Préface

par Élisabeth Vallet

C’est un désert, balayé par un vent chaud, où l’on peine à respirer un air trop brûlant. Ou une ville, dont le ventre gronde sourdement, où les vendeurs haranguent bruyamment les passants dans un festival de cris et d’odeurs portés par la brise. Ou encore un marais, où frissonnent  les roseaux tandis que la mousse espagnole se balance des grands arbres au gré du souffle constant qui balaie la rivière, proche.

Chacun de ces lieux, du désert du Néguev en Israël à celui de Sonora en Arizona, de Hili au Bangale-occidental à Padang dans l’État du Perlis, porte la fracture d’un mur. D’un mur frontalier érigé par les hommes. Et partout, ces murs sont des illusions, qui scarifient le monde, représentent l’allégorie d’une peur, d’abord sournoise, rampante puis de plus en plus perceptible, audible, jusqu’à en devenir aveuglante et assourdissante; les murs froissent, altèrent, défigurent le monde qu’ils fragmentent, mais ne parviennent jamais à enrayer le souffle du vent, qui reste porteur des odeurs, des sons  et de la vie qui continue… dissimulée au-delà de la ligne de séparation.

Dans un monde global, où les États devenus bancals peinent à convaincre de la vitalité du contrat social, dans un espace mondial où les individus tentent de ralentir les flux qui les affectent à défaut de pouvoir les contrôler, dans un lieu étiré à l’infini où l’immobilité forcée des plus pauvres fait face à la mobilité choisie des puissants, le mur est devenu l’ultime rempart, face à la peur, face à la rupture des liens de confiance qui devraient unir gouvernants et gouvernés, États et sujets, élus et électeurs. 

La tentation du mur, ce réflexe d’encastellement moyenâgeux, qui paraissait relégué aux oubliettes d’un monde obsolète à la fin de la guerre froide, n’avait pas dit son dernier mot. Et le 11 septembre a légitimé cette tentation de fortifier le monde pour le rendre moins menaçant, qui n’avait pas vraiment disparue.

Ils étaient onze, fortifications d’un autre temps, encore debout au lendemain de la chute du mur de Berlin. Ils sont désormais 70, et représentent une longueur supérieure à la circonférence terrestre. Ils démarquent des frontières dans les Amériques, en Asie, en Europe ou en Afrique, ils séparent des zones frontalières autrefois conscientes de leur patrimoine commun, autrefois riches de leur proximité. Ils isolent des écosystèmes jusqu’à les asphyxier, privant des animaux de leurs lieux de pâturage ou de reproduction, des cours d’eau de leur lit naturel. Ils font de l’Autre, pourtant si familier et si proche, un étranger dangereux et malveillant, dans certains cas aux dépens d’un équilibre transfrontalier parfois pluriséculaire. Ils érigent un écran illusoire entre « Le Monde » et « Nous », ils représentent une véritable théatralisation des marges des États, des zones frontalières. Les murs d’aujourd’hui sont à la fois un héritage d’un temps passé, et un lieu d’expérimentation technologique, un laboratoire où se testent à la fois des senseurs thermiques ou des robots tueurs et une labellisation de l’Autre, de la migration, à des fins de politiques internes. Le mur est la mise en scène de la frontière, instrumentalisé par populistes et dictateurs, par-delà toute rationalité, alors même que toutes les études montrent que les murs ne font que ralentir les flux, mais ne permettent pas de protéger des phénomènes les plus nocifs (trafics, terrorisme) qui trouvent toujours des modes de contournement – parfois en passant tout simplement par les ports d’entrée légaux.

Ainsi appréhender le « Mur » dans sa globalité, dans sa mondialité, mais aussi dans son absurdité, suppose de transcender le politique, de s’allier d’autres disciplines. Car le mur est fragmentation, souffrance, théâtralité et scénographie. Il déconstruit un univers pour en ériger un autre. L’interdisciplinarité de l’étude des murs est donc indispensable, car il était à la fois composé d’histoires nationales et d’histoires humaines, parce qu’il est l’objet de mobilisations politiques et le vecteur d’un art contestataire, parce qu’il offre plus qu’un pan de ciment à la vue des hommes.  Et c’est là que l’art visuel et documentaire appuie, complète au point de devenir un des piliers de la recherche sur les fortifications du XXe siècle.

Bio :

Élisabeth Vallet est membre de l’observatoire des États-Unis et directrice de recherche pour l’antenne québécoise du groupe Borders in Globalization, et directrice scientifique de la Chaire Raoul-Dandurand. Professeure associée au département de géographie de l’UQÀM, elle enseigne la géopolitique. Souhaitant rendre intelligible le savoir scientifique, Élisabeth Vallet est également chroniqueuse à Radio-Canada et au Devoir depuis 2014. En 2017, elle recevait le prix Richard Morrill Outreach Award de l’Association des géographes américains.